Matière
Une impératrice, du café, et une dot
ريال الماريا تيريزا
La pièce qui payait le café de Moka repartait, fondue, en collier ou en fourreau. Voici comment le thaler de Marie-Thérèse est devenu l’argent du Yémen.
Une impératrice, du café, et une dot
L’argent des bijoux yéménites a une origine inattendue : une pièce frappée à l’effigie de Marie-Thérèse d’Autriche. Le thaler à son nom, émis sans interruption depuis 1741, a longtemps servi de monnaie de confiance dans le commerce de la mer Rouge. C’est par le café que la pièce est arrivée en masse au Yémen : le port de Moka exportait son café réputé, et les marchands voulaient être payés dans cette monnaie d’argent stable.
Une monnaie devenue matière
Pour l’orfèvre, le thaler n’était pas seulement de l’argent : c’était un argent de titre connu et régulier, autour de quatre cinquièmes de métal fin. À Sanaa surtout, on le refondait pour en tirer la matière des parures. Ainsi, la pièce qui payait le café repartait, fondue et battue, sous la forme d’un collier ou d’un fourreau de janbiya — la monnaie se faisait dot.
Les titres de l’argent
Tout l’argent yéménite n’avait pas la même pureté. L’argent le plus fin, réservé aux belles pièces, titrait de l’ordre de 85 à 92 pour cent ; venait ensuite un argent plus allégé, mêlé de cuivre, pour l’usage courant et les commandes des campagnes ; et plus bas encore, un métal dit « de moitié », moitié argent moitié cuivre. Le titre suivait donc la bourse de qui commandait.
Pourquoi cela importe au collectionneur
Comprendre cette économie aide à lire une pièce : un titre élevé et régulier oriente vers une commande de prestige urbaine, un alliage plus pauvre vers un usage rural. Et la variabilité même du titre, d’une pièce à l’autre, est un signe d’authenticité : elle raconte un atelier qui refondait sa propre matière, là où une production industrielle l’aurait uniformisée.
La pièce qui traversa la moitié du monde
Le thaler de Marie-Thérèse survécut à l'impératrice dont il portait l'effigie. Frappé sans relâche selon le même dessin de 1780, il devint l'une des grandes monnaies de commerce de l'histoire, acceptée de la mer Rouge à la Corne de l'Afrique et jusqu'au fond de l'Arabie, là où l'on se méfiait de la monnaie des souverains locaux.1 Le Yémen l'attira par le café de Moka ; de là, il passa aux mains des orfèvres, qui l'estimaient moins comme argent que comme un bloc fiable de métal fin.
L'argent qui repartit au-dehors
Le voyage ne s'arrêtait pas à l'atelier. Quand l'argent passa de mode au milieu du XXe siècle et que la communauté juive s'en alla, une grande masse de bijoux achevés fit le trajet inverse — refondue en lingot, son poids d'argent vendu sur les marchés de Djeddah et au-delà, le métal du thaler retournant au lingot.2 Ce qui survécut à cette seconde fonte le dut surtout aux collectionneurs et aux musées, qui reconnurent, avant les négociants en lingot, qu'une vieille labba ou un fourreau signé valait plus entier que pesé.
Ce que vaut aujourd'hui une pièce en argent de thaler
Pour le collectionneur, un objet dont l'argent porte encore le titre régulier, tiré de la monnaie, des vieux ateliers est doublement éloquent : il date et situe la commande, et il témoigne d'une économie disparue. Les plus hautes valeurs reviennent désormais aux pièces anciennes et sûrement datées — surtout celles signées de maîtres connus ou frappées du poinçon d'un imam — précisément celles qui échappèrent au creuset.3
Notes
1 Sur le thaler de Marie-Thérèse comme monnaie de commerce et sa circulation en Arabie et en mer Rouge, voir Ransom, Silver Treasures from the Land of Sheba.
2 Sur la refonte des bijoux en lingot et leur vente à Djeddah après 1950, voir Ransom, Silver Treasures, et Wagner, Jews and Islamic Law in Early 20th-Century Yemen.
3 Sur la prime aux pièces anciennes, datées et poinçonnées, voir le catalogue Treasures of Yemenite Silverwork du Musée d'Israël.
Sources choisies
Ransom, Marjorie. Silver Treasures from the Land of Sheba: Regional Yemeni Jewelry. Le Caire : AUC Press, 2014.
Wagner, Mark S. Jews and Islamic Law in Early 20th-Century Yemen. Bloomington : Indiana University Press, 2014.
Musée d'Israël, Jérusalem. Treasures of Yemenite Silverwork (exposition). 2015.